L'important, c'est d'aimer

L'érotisme m'exaspère : c'est la fausse monnaie de toutes les frustrations. La pornographie m'assomme comme la massue d'un Goliath qui s'acharnerait vraiment contre un enfant qu'on peut appeler David, bien sűr, ou Cupidon, et que je trouve moi un petit amour.

Mon maître à aimer, que dans mes romans j'appelle Mario, m'a dit un jour : " Pendant des millénaires, les religions, les pressions sociales, économiques ou guerrières ont imposé à l'humanité la plus étrange des lois, celle qui veut qu'il n'y ait de plaisir sans culpabilité. Or, pour moi, il y a trois mots qui sont synonymes : plaisir, innocence et celui qui les englobe tous deux, les exprimant l'un et l'autre dans ce qu'ils ont de plus doux : amour. "

Et c'est vrai que l'amour englobe tout. Je le sais bien, moi qui toute ma vie n'ai fait que l'amour, et ferai encore l'amour toute la vie. Mais ne vous méprenez pas : vous croyez peut-être que l'amour est lié à la jeunesse, à l'accomplissement fugitif du corps? Non. Au dix-huitičme siècle, quand on disait d'un monsieur qu'il faisait l'amour à une dame, cela voulait seulement dire qu'il lui parlait d'amour, qu'il lui proposait l'amour. Moi, je vous redis : aujourd'hui, nous pouvons toujours parler d'amour, proposer l'amour. Ne croyez pas qu'entre automobilistes ou dans une queue de métro ou d'autobus trop de gens se jettent à la tête ces curieux épithètes, ces injures qui sont en quelque sorte la pornographie de la vie quotidienne, ou bien s'infligent ces mépris glacés de l'indifférence qui sont en quelque sorte l'érotisation de la haine? Ne vaudrait-il pas infiniment mieux, chers amis, que partout et toujours vous fassiez l'amour à tous ceux que vous rencontrez?

Emmanuelle Arsan (Emmanuelle, n° 1, septembre 1974, p. 3.)