Ma petite chanson de Noël

......Au Moyen Age , la grande liesse populaire s'exprimait au cri répété de Noël ! Noël ! Dans mes souvenirs, Noël, c'est Emmanuelle, parce que c'est le souvenir non pas d'un sapin scintillant devant une fenętre sur un paysage de neige, mais la moite senteur verte des klongs du vieux Bangkok aux maisons en bois.

......Noël, c'est le perpétuel renouveau de l'ętre tout entier ; au sens littéral du terme, une naissance. Naissance divine, naissance humaine. Naissance du temps, naissance de l'année, du mois et du jour, de l'instant. Et avant tout, naissance de l'amour.

......Au seuil du dernier quart de ce sičcle, l'angoisse ronge les sociétés et les individus. L'angoisse des riches, dérisoire ou insolente, recuite dans le bruit et les reliefs du gaspillage, dans les pollutions et les plaisirs inutiles ; l'angoisse des pauvres qui n'ont, pour oublier la misčre qui brise le corps et annihile l'âme, qu'une lueur d'amour, mais inextinguible.

......Tous les docteurs de notre société parisienne, je le sais bien, condamnent la petite chanson que je chante depuis des années pour glorifier le corps et ses joies. Docteurs čs religions, čs sciences ou čs politiques ; docteurs dont la toge ressemble plus ŕ celle d'un juge que d'un avocat ; docteurs dont les hôpitaux se transformeraient bien vite, si on les écoutait, en prisons pour ces maladroites engrossées d'un enfant d'amours inconnues. Et c'est pourtant encore cette petite chanson-lŕ que je vous offre comme cadeau de Noël.

......Noël ! Noël ! Noël ! Trois fois Noël pour les amours vivantes et les amours à naître !

Emmanuelle Arsan (Emmanuelle, n°4, janvier 1975, p. 5.)