Attention : femme en liberté ou femme en cage

......Depuis qu'un éditeur spécialisé dans la science-fiction a ancré dans la vie mon utopie sous le nom bénéfique d'Emmanuelle - ma sœur, mon autre moi-même, mon songe, ma réalité - les mises en garde pleuvent sur mes épaules nues, comme vous le pensez bien. Il paraît justement que certaines nudités sont convenables et d'autres outrageantes. Autrefois, c'était plus simple, tout se ramenait au système pileux : les poils, c'était l'obscénité, glabre comme l'entrecuisse épilé des houris, le sexe féminin s'ennoblissait des prestiges de l'art et repoussait d'une moue mutine toute pensée impure.

......Aujourd'hui, me dit-on, c'est des messieurs que vient le danger. Masculin, le pénis incite au vice, pervertit la jeunesse, trouble l'ordre. L'orgasme, faute de bébés qu'on laisse vivre, ne produit que le chaos. On porte volontiers condamnation des régimes policiers, alors qu'on vante les usages policés de nos grandes démocraties.

...... Mais, une fois n'est pas coutume, je voudrais, moi, me faire ici l'avocate de la police. Elle n'est pour rien dans ces distinctions byzantines de la pudibonderie officielle. Les Renseignements Généraux ont pour mission de renseigner, quant aux tribunaux, leur seul devoir se borne à condamner le délit ou le crime.

...... Mais il n'y a pas d'assassins sans victimes. Personne et moi, l'Emmanuelle de vos rêves, moins que quiconque n'en veut à votre vie.

...... " Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ",............................................................... songez plutôt à faire vous-même votre police. Mettez donc en cage, hors de portée des mains innocentes, vos poisons plutôt que mes chansons.

......Vous n'y êtes pas, me dit-on, vous négligez les Commissions. Non. Mais de leur titre, je ne retiens que le mot mission, cette mission qui nous est commune, la défense de la liberté. Ils disposent d'un arsenal complexe d'autorisations, de détaxations, de franchise postale.

...... Moi, la première de mes armes, c'est - en toute franchise également - mon corps et je ne l'ai pas ménagé, la plus puissante, c'est l'amour que j'ai mis au pluriel pour en faire l'engin de dissuasion absolue : la tolérance.

...... Encore un mot de trop qu'on va me jeter à la tête, ou plutôt, comme dans ces combats truqués, que l'on m'assènera au-dessous de la ceinture, en évoquant les maison du même nom.

......Serais-je de ces femmes dont on n'achète - beau marché de dupe - son propre plaisir ? Trop libérale de mes faveurs, serais-je - ce mot est plus joli que l'autre - une catin ? Soit. Mais je ne racole ni ne me vend. Les proxénètes et leurs vertueux complices, les clients, je les ignore. Je vaux trop cher pour eux et ne peux que me donner au moins offrant, au plus charmant.

......Mais, femme je suis, femme amoureuse des hommes, ou des femmes qui, comme moi, ne comprennent pas très bien la nature de cette " petite différence " qui fait rougir les vieilles vierges et rigoler les rigolos.

......Je suis femme, c'est-à-dire que je ressens dans ma chair et dans mon cœur, comme une blessure, tout ce qui perpétue l'esclavage des femmes : tout, les bonnes et les mauvaises mœurs, pornographe quand ça me chante, la pornographie alibi des phallocrates, me dégoûte. L'agacement délicieux de mon érotisme n'est plus qu'une pauvre toile craquelée sur le chevalet de la société répressive des hommes.

......Je suis femme, c'est-à-dire que je récuse la complicité des femmes dans l'asservissement des maternités involontaires, dans l'admiration inconditionnelle du seigneur et maître, dans la sournoise victoire quotidienne remportée sur des mâles émasculés.

...... Je suis femme, c'est-à-dire que les plus excessives des féministes, les plus exaspérées des suffragettes, celles-là même qui condamnent comme une trahison ma tendre soumission au plaisir, sont mes sœurs et mes semblables.

......Je suis femme, ni objet, ni bête, ni mère, ni sœur, ni fille, ni homme, non plus. Femme, c'est-à-dire solidaire de toute vie, de tout épanouissement, de toute jouissance. Femme, oui, et servante dévouée, oui, mais de mon seul maître : le bonheur.

......Je n'ai jamais rien compris à ce qu'un Sade ou un Bataille pouvait trouver d'érotique à la violence ou à la mort. Surtout, je n'ai aucune envie de le comprendre. Eros est pour moi l'antagoniste naturel de Tanathos, le dieu de Nature. Et je crois même, en dernière analyse, qu'Eros est femme, comme Tanathos est mâle.

......La femmes est génie de vie. L'homme - du moins celui que nous présente jusqu'à maintenant l'Histoire - excelle avant tout dans la lutte, la domination, la destruction et le désespoir.

......Le développement d'une civilisation est un progrès biologique, c'est-à-dire une augmentation du pouvoir de vie, aux dépens des instincts de mort. Il s'ensuit que l'évolution heureuse d'une culture s'identifie à la part croissante que prend le génie féminin dans l'espèce et dans les sociétés que cette espèce organise. Ce mouvement impose aux traditions meurtrières des hommes un respect qui fait reculer d'autant la fin du monde.

......Le phallus cesse d'être glaive pour se changer en objet de douceur, lorsque la femme le prend dans ses mains.

Emmanuelle Arsan (Emmanuelle, n°6, mars 1975, p. 2 et 3).