L'année de la femme

......Il fallait y penser : 1975 est l'année de la femme. Avant, nous étions dans les limbes informes, sans couleur, sans saveur, même pas femme-objet comme nous le reprochent nos sœurs trotskystes et trop tristes du M.L.F. Nous n'existions pas. Que nous réserve 1976 ? Le retour au néant ? BrrrÂ…

......Ai-je mangé, dormi, subsisté avant d'être reconnue globalement, internationalement, physiquement et moralement, sociologiquement et politiquement comme femme ? Je la croyais et je croyais même avoir aimé, avoir joui de mes amours, en avoir souffert parfois. En un mot, je croyais avoir vécu.

...... Mais la conscience universelle me jette soudain au visage ce vieil anathème des bourgeois aux putes. Non, je n'ai pas vécu, j'ai fait la vie. Vie de putain donc pour leur plaisir, d'ouvrière pour leurs besoins et pour la soupe avec ses sentiments en bouquet garni de sœur, d'épouse et de mère.

......Cette vie jusqu'alors concédée est désormais enregistrée comme la viande aux abattoirs. Notre société de cadres, de contrôleurs, de gestionnaires, de vendeurs nous veut fraîches, saines et bien débitées. Mais moi - mauvaise coucheuse pour une fois - me voilà seulement dépitée. Je ne veux, Messieurs, ni de votre reconnaissance, ni de vos classifications. Après, comme pendant et avant votre année de la femme, je me débrouillerai fort bien toute seule. Je n'attends de vous en 1975 - et selon la formule propriatoire chinoise, pour encore dix mille années - qu'un membre fort et un cœur tendre.

Emmanuelle Arsan (Emmanuelle, n°7, avril 1975, p. 3).